Voyage aromatique : la cannelle de Madagascar
Voyage aromatique : la cannelle de Madagascar

Un voyage avec Pierre Franchomme à la découverte des trésors aromatiques méconnus des flores tropicales.

Je parcours depuis plus de 40 ans les zones tropicales et subtropicales de la planète, à la découverte de leurs trésors aromatiques. Je vous propose un voyage à la rencontre de certaines de ces plantes exceptionnelles, dont je vais vous présenter la richesse botanique et ethno-médicale. Notre 1ère étape nous emmène à Madagascar, où j’ai découvert le fameux camphrier, devenu un grand classique sous le nom de Ravintsare. Aujourd’hui, je vais vous parler d’un autre arbre local, le cannelier de Madagascar (Cinnamosma fragrans Baill.) utilisé par les tradipraticiens malgaches, en particulier pour certaines maladies respiratoires et digestives. Mais il a bien d’autres facettes… Suivez-moi !

         En route pour le nord de Madagascar

 

Dans les forêts tropicales du nord-ouest malgache

Notre première étape nous emmène sur la côte nord-ouest de “l’île rouge”, au-delà de la ville de Mahajanca, dans la forêt d’Andaharano où prospère un arbre que les malgaches appellent Mandravasarotra, Motrobeatina ou encore Sakaiala. Il s’agit de Cinnamosma fragrans Baill., que nous appelons “ cannelle “ de Madagascar par référence aux cannelles de la Jamaïque et de Porto-Rico, qui font partie de la même famille botanique : celle des Canellacées, l’une des plus anciennes familles des plantes à fleurs (angiospermes), à côté des Magnoliacées, Lauracées et Pipéracées. 

Notre “cannelle” est un arbuste buissonnant qui colonise les sols siliceux et affectionne les expositions ensoleillées. Ses feuilles alternes, simples, vert-foncé et brillantes, sont parsemées de nombreux points glanduleux translucides. Elles sont très odorantes quand on les froisse. Ses fleurs, également odorantes, disposées en inflorescences axillaires, sont hermaphrodites et régulières. Ses fruits sont des grandes baies charnues généralement globuleuses, contenant de 1 à 15 graines.

*Petit précis de botanique au sujet de l’utilisation impropre du nom Saro

Deux autres espèces de “cannelles” sont connues à Madagascar : Cinnamosma macrocarpa H Perrier et Cinnamosma madagascariensis Danguy. L’huile essentielle de cette dernière espèce était vendue par le passé par Olivier Behra sous la marque commerciale de « saro ». Par manque de rigueur, cette dénomination est improprement utilisée aujourd’hui pour désigner l’huile essentielle de “cannelle” de Madagascar.

              Cinnamosma fragrans Baillon

 

Une belle huile jaune à l’odeur fraîche

A Andoharano, la récolte des feuilles a lieu de mi-mars à mi-novembre, en dehors de la période des pluies. La cueillette est faite à la main, feuille par feuille, par des cueilleurs formés à cet effet. Cette récolte durable augmente le prix, mais permet de préserver la ressource végétale, à la différence des coupes sauvages de rameaux qui ont décimé la forêt voisine d’Antsanitia.  

A Andoharano, la cueillette des feuilles est réalisée de manière durable pour préserver la forêt et sa faune.

Les feuilles fraîchement cueillies sont distillées sur place. 

 

La distillation à la vapeur d’eau est longue, couramment de 4 à 5 heures, mais avec un bon rendement d’huile essentielle de l’ordre de 1.4 %.

L’huile essentielle est liquide, mobile, limpide et légère (D20 = 0.897), de couleur jaune, d’odeur fraîche, eucalyptolée, enrichie de légères notes d’agrumes et de saveur brûlante et piquante.

Dans les feuilles de la cannelle de Madagascar, la biosynthèse des composés volatils est entièrement orientée vers les terpénoïdes. Cela donne une huile essentielle dont le profil chimique ressemble à celui de l’eucalyptus radié et du ravintsare. Son analyse chromatographique permet d’identifier pas moins de 57 composés, dont :

     - 40 à 50 % d’oxyde monoterpénique, en fait du 1,8-cinéole ou eucalyptol (42 %) ;

     - 35 à 40 % de monoterpènes, dont du (+)-limonène (17 %), du sabinène (9 à 10 %) et des α- et β-pinènes (≤5 et ≤7 %) ;

     - 5 % de sesquiterpènes, principalement du β-caryophyllène (≤2 %) ;

     - 8 à 10 % de monoterpénols, dont de l’α-terpinéol (3 à 4 %), du linalol (≤3 %) et du terpinène-1-ol-4 (< 2 %) ;

     - et moins de 1 % d’esters, dont l’acétate d’α-terpényle (≤0,5).


Les feuilles du cannelier sont particulièrement appréciées par le propithèque à diadème(Propithecus diadema), l’un des plus grands lémuriens vivants, d’où l’importance d’une cueillette respectueuse de l’environnement.

Pépinière de jeunes plants de canneliers destinés à la reforestation et à l’extension de la forêt.

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Des propriétés médicinales remarquables

Précisées par la littérature scientifique, les propriétés médicinales de l’huile essentielle de cannelle de Madagascar sont celles de ses 4 principaux composés organiques volatils (COV) :

Le 1,8-cinéole :

     - anti-catarrhal, expectorant, via la stimulation des glandes à mucine,
     - antitussif,
     - antiviral, via la potentialisation de la réponse antivirale médiée par le facteur 3 de régulation de l’interféron (IRF3) [Müller, 2020]; via l’inhibition d’une protéinase virale [Sharma,2020]

     - antibactérien,
     - anti-neurodégénératif, via l’inhibition de l’acétylcholinestérase,

     - anti-inflammatoire, via l’inhibition du facteur de transcription NFkB

Le (+)-limonène :

     - antitoxique, anticarcinogénique [De Olivera, 1997],
     - antiviral (virus de l’herpès Herpes simplex),
     - anti-neurodégénératif, via l’inhibition de l’acétylcholinestérase,
     - anti-inflammatoire, via l’inhibition des COX-1 et -2,
     - antitumoral par ses dérivés métaboliques hépatiques [Philips, 1995].

Le sabinène :

     - antiseptique, bactéricide (Helicobacter pylori), virucide, fongicide et parasiticide,
     - anti-inflammatoire, via l’inhibition modérée de la phagocytose d’environ 40 % à 44 µg /ml,
     - anti-oedémateux, phlébo- et lymphotonique.

L’α-terpinéol :

     - antimicrobien
     - analgésique, anesthésique

 

Des facettes médicinales encore trop méconnues

A Madagascar, les feuilles de l’arbre sont utilisées empiriquement par les tradipraticiens, pour traiter en particuliers certaines maladies respiratoires et digestives.

Au regard des avancées scientifiques, l’huile essentielle de cannelle de Madagascar fait preuve d’une valeur thérapeutique variable et souvent élevée, bien au-delà des affections courantes auxquelles elle est souvent cantonnée par méconnaissance. Cela justifie son utilisation potentielle par les professionnels de santé sur un large spectre d’affections plus large que l’on ne lit souvent.

     - Les affections des voies respiratoires hautes et basses : rhinites virales, grippes, sinusites, otites, bronchiolites virales du nourrisson (à dose infime, sous la responsabilité d’un médecin), bronchites et pneumonies virales et bactériennes [Fischer,2013].

     - Les affections digestives : gingivites, aphtes, abcès dentaires, angines, amibiases, diarrhées, dysenteries.

     - Les affections uro-génitales : cystites, urétrites, vaginites, leucorrhées.

     - Les affections neuropsychiques : maladie d’Alzheimer, asthénies, dépressions nerveuses.

     - Les affections cutanées : mycoses, parasitoses (acariens), cicatrices, vergetures.

 

Repères pour l’utilisation

Les voies d’utilisation conseillées sont classiques :

     - Voie respiratoire avec un inhalateur ou un diffuseur d’arôme.

     - Voie cutanée par massage.

     - Voie rectale (suppositoires, huiles rectales).

     - Voie orale.

Les posologies sont définies en fonction de l’affection, de sa sévérité, de sa chronicité et des paramètres personnels du patient.

 

Précautions et contre-indications

Les informations présentées ne constituent pas une recommandation thérapeutique et ne remplacent pas la consultation d’un professionnel de santé. Les contre-indications concernent les jeunes enfants (sauf prescription médicale), les femmes enceintes ou allaitantes. Dans ces cas, demander l’avis d’un médecin. Par ailleurs, l’usage des huiles essentielles nécessite de vérifier au préalable leurs précautions d’emploi et contre-indications éventuelles. En cas de doute, consulter un professionnel de santé.


Avertissement

Malgré le soin apporté à la rédaction du texte, l’auteur ne peut être tenu responsable de l’usage fait des informations par les utilisateurs ou les prescripteurs.

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Références scientifiques

Les informations contenues dans cet article sont basées sur des publications scientifiques :

Perrier de la Bathie H - Canellacées, FL. Madagasc. ; 1954, 138 : 1-11

Schatz G E - Flore générique des arbres de Madagascar. Royal Botanic gardens, Kew & Missouri Botanical Garden; 2001, 103

Allorge L – Plantes de Madagascar, Ed Ulmer; 2008

Franchomme P – La science des huiles essentielles médicinales, collection “A la pointe de l’aromathérapie”; Ed Guy Trédaniel, 2015 : 119-121

Tucker A O et al. - A commercial essential oil of Mandravasarotra (Cinnamosma fragrans Baill., Canellaceae) from Madagascar. Journal of Essantial Oils Research ; 2008

Razafisoavina Nirina Esther - Test sur l’efficacité d’un nouveau bactéricide produit localement sur l’élevage larvaire de Panaeus monodon. Mémoire de Licence. 2002, UFP Université de Mahajanga.

Randrianarivelo R et al. - Composition and antimicrobial activity of essential oils of Cinnamosma fragrans. Food chemistry. Elsevier ; 2008

Sharma A D - Preprint, 2020 : 2020030455

Fischer J et al. – E ; Fischert and Dethlefsen Cough ; 2013, 3 : 25-29

Müller J et al. – 1,8-cinéole potentiates antiviral response; Clinical Science; 2020, 130 (15): 1339-1352

De Olivera A C et al. - Toxicol Lett; 1997, 92 (1): 39-45

Philips L R et al. - Drug Metab Dispos; 1995, 23: 676-680

Pierre Franchomme
May 26, 2020